Legrand a publié, le 29 juillet, une croissance de chiffre d'affaires de 13,1 % au premier semestre 2026. Schneider Electric, le lendemain, 9,8 %. Le marché a réagi exactement à l'inverse de ce que ces deux nombres suggèrent : Legrand a clôturé en baisse le jour de sa publication, Schneider Electric a signé le lendemain la meilleure séance du CAC 40, à +10,78 %. Il n'y a là aucune anomalie de marché. Il y a deux chiffres d'affaires qui ne se fabriquent pas de la même manière, et un semestre où l'écart est devenu impossible à ignorer.
Deux relèvements d'objectifs, deux séances opposées
Les deux groupes ont relevé leurs objectifs annuels à vingt-quatre heures d'intervalle, et les deux relèvements portaient sur la même ligne : la croissance organique du chiffre d'affaires. Legrand a porté sa fourchette de +4 %/+7 % à +8 %/+10 %, une révision de quatre points à mi-exercice. Schneider Electric a porté la sienne de +7 %/+10 % à +10 %/+13 %.
Un détail sépare pourtant les deux communiqués, et il n'est pas mineur : Schneider Electric a relevé aussi sa cible de marge, de 19,1 %-19,4 % à 19,4 %-19,7 % d'EBITA ajusté. Legrand n'a pas touché à la sienne, maintenue entre 20,5 % et 21,0 %. Un groupe a révisé son volume et son prix ; l'autre n'a révisé que son volume.
La séance a tranché sans hésiter. Legrand a clôturé le 29 juillet en baisse de 0,35 % après avoir déjà perdu 8 % en deux semaines — 140,55 € le 15 juillet, 129,15 € le 28. Le lendemain, Schneider Electric s'envolait de 10,78 % pour finir à 284,49 €, meilleure performance du CAC 40 ce jour-là, l'indice gagnant 0,92 % à 8 485,64 points, porté par ce qui était alors sa deuxième pondération.
Un groupe a révisé son volume et son prix ; l'autre n'a révisé que son volume.
Publié contre attendu : où le dépassement s'arrête
La question que pose une confrontation n'est pas « lequel a publié le plus gros chiffre », mais « lequel a le plus dépassé ce qu'on attendait de lui ». Sur ce terrain, les deux semestres ne se ressemblent pas du tout.
| S1 2026 | Schneider Electric | Legrand |
|---|---|---|
| Chiffre d'affaires attendu | 20,66 Md€ | 5,31 Md€ |
| Chiffre d'affaires publié | 21,23 Md€ | 5,40 Md€ |
| Croissance organique attendue | +11 % | +8,6 % |
| Croissance organique publiée | +14,0 % | +9,8 % |
| Résultat d'exploitation ajusté attendu (mesures d'émetteur, définitions distinctes) | 3,82 Md€ EBITA ajusté | 1,12 Md€ résultat opérationnel ajusté |
| Résultat d'exploitation ajusté publié | 4,09 Md€ soit +7,1 % | 1 123,6 M€ soit la cible |
| Réaction du titre à la publication (en clôture) | +10,78 % | −0,35 % |
Schneider Electric a dépassé le consensus sur les trois lignes : 2,8 % de chiffre d'affaires en plus, trois points de croissance organique en plus, et surtout un EBITA ajusté supérieur de 7,1 % à ce qui était attendu, avec une marge de 19,3 % contre 18,5 % espérés — quatre-vingts points de base de mieux, sur la ligne qui commande le bénéfice.
Legrand a dépassé le consensus sur le chiffre d'affaires, de 1,7 %, et sur la croissance organique, de 1,2 point. Puis le dépassement s'est arrêté. Le résultat opérationnel ajusté attendu était de 1,12 milliard d'euros ; le groupe a publié 1 123,6 millions. La cible, pas au-delà. Le semestre a produit plus de ventes qu'espéré sans produire plus de profit qu'espéré, et la marge opérationnelle ajustée est passée de 21,0 % à 20,8 %.
La croissance de Legrand s'achète, celle de Schneider Electric non
Voici l'inversion qui commande tout le reste. Legrand affiche une croissance publiée supérieure à celle de Schneider Electric, +13,1 % contre +9,8 %. En organique, c'est exactement l'inverse : +9,8 % contre +14,0 %. Entre les deux lectures, il y a sept acquisitions.
| S1 2026 | Schneider Electric | Legrand |
|---|---|---|
| Croissance publiée | +9,8 % | +13,1 % |
| dont croissance organique | +14,0 % | +9,8 % |
| dont acquisitions | négligeable | +6,9 % |
| dont effet de change | −3,9 % | −3,7 % |
| Chiffre d'affaires | 21,23 Md€ | 5 400,3 M€ |
Legrand affiche la plus forte croissance ; Schneider Electric la plus forte croissance qu'il n'a pas achetée.
Sept acquisitions en six mois, environ 450 millions d'euros de chiffre d'affaires annuel ajouté : c'est ce que recouvre le +6,9 % de périmètre de Legrand. Cette croissance-là a un prix, et il est au bilan. La dette financière nette du groupe est passée de 3 294 à 5 755 millions d'euros en un an, soit +74,7 %, tandis que la trésorerie reculait de 2 697 à 1 969 millions.
Elle a aussi un coût en trésorerie d'exploitation. Le cash-flow libre de Legrand recule de 2,7 %, de 501,6 à 488,3 millions d'euros, alors que le chiffre d'affaires progresse de 13,1 % — il tombe de 10,5 % à 9,0 % des ventes. La cause est identifiable au bilan : le besoin en fonds de roulement bondit de 27,9 %, à 1 413,7 millions. Chez Schneider Electric, le cash-flow libre semestriel ressort à 1,6 milliard d'euros — contre un premier semestre 2025 amputé par le paiement d'une amende non récurrente — et la dette nette à 15,4 milliards au 30 juin, contre 13,7 milliards à la clôture 2025.
La comparaison mérite une précision que peu de commentaires font : rapporté aux ventes, le cash-flow libre de Legrand reste supérieur à celui de Schneider Electric — 9,0 % contre environ 7,5 %. Ce n'est pas le niveau qui diverge, c'est la direction. L'un convertit mieux mais convertit moins bien qu'avant ; l'autre convertit moins bien mais s'améliore.
Le marché achète ces deux titres comme un seul pari sur les centres de données. Ce n'est pas le centre de données qui les sépare : c'est la manière dont chacun fabrique le reste de sa croissance.
Ce que chacun publie sur les centres de données — et ce qu'il ne publie pas
Ici, la confrontation bute sur une asymétrie qu'il faut nommer plutôt que masquer. Legrand chiffre son exposition : les centres de données représentent 32 % de son chiffre d'affaires et croissent de plus de 30 % en organique. Schneider Electric ne publie pas l'équivalent. Sa présentation semestrielle décrit les centres de données comme son premier moteur de croissance, mentionne une croissance à trois chiffres sur certaines lignes au deuxième trimestre, mais ne donne aucun pourcentage de chiffre d'affaires. La ligne existe d'un côté et pas de l'autre : on ne peut donc pas classer les deux groupes selon leur exposition, et personne ne devrait prétendre le faire.
Ce qui se compare, en revanche, c'est ce que chacun fait hors de ce marché-là. Chez Legrand, l'Amérique du Nord et Centrale croît de 24,2 % en organique sur le semestre — les États-Unis seuls de 26,7 % — pendant que l'Europe recule de 2,4 %. Le groupe réalise désormais 47,0 % de son activité en Amérique du Nord et Centrale, dont 44,4 % aux seuls États-Unis, contre 34,9 % en Europe. Chez Schneider Electric, la ventilation géographique n'est publiée que sur le deuxième trimestre : Amérique du Nord +23,1 %, Chine et Asie de l'Est +19,7 %, Asie du Sud et International +12,3 %, et Europe +7,9 %. Les périodes ne coïncident pas et nous ne les additionnerons pas ; mais un socle européen qui croît de près de 8 % et un socle européen qui décroît ne racontent pas la même entreprise.
Un socle européen qui croît de près de 8 % et un socle européen qui décroît ne racontent pas la même entreprise.
C'est la version européenne d'une question que nous avions posée à l'échelle du semi-conducteur dans notre lecture d'ASML, TSMC et Nvidia : quand un seul marché final porte la croissance, la qualité d'une entreprise se juge sur ce qu'elle possède ailleurs.
Le supplément que le marché paie Schneider Electric
Au 24 août, Schneider Electric clôture à 291,80 € (−1,68 %) pour 164,0 milliards d'euros de capitalisation, Legrand à 133,20 € (−1,08 %) pour 34,9 milliards. Les données de marché donnent un PER estimé 2026 de 29,33× pour la première, sur un bénéfice attendu de 9,95 €, et de 23,43× pour la seconde, sur 5,68 €. Soit une prime de l'ordre de 25 % accordée à Schneider Electric.
Notre dossier sur Legrand reconstruit une base bénéficiaire ajustée de 5,85 € pour 2026, à partir du résultat opérationnel ajusté semestriel, du résultat financier net et du taux d'impôt effectif de 27,5 % communiqués par l'émetteur : au cours du 24 août, cela donne 22,8×. Les deux méthodes convergent — Legrand se paie entre 22× et 24× l'exercice en cours, soit le niveau médian du panel d'équipementiers électriques que notre dossier a mesuré fin juillet : ni décoté, ni surcoté.
Sur les horizons courts, les deux titres bougent ensemble : sur la semaine écoulée, Schneider Electric perd 5,49 % et Legrand 5,40 %, sans qu'aucune des deux sociétés n'ait publié de résultats depuis fin juillet — nous ne connaissons à ce repli aucune cause propre à l'une ou à l'autre, et nous n'en inventerons pas. Dès qu'on allonge la fenêtre, la corrélation se défait : sur un mois, +8,86 % contre −0,82 % ; depuis le 1ᵉʳ janvier, +24,22 % contre +4,68 % ; sur un an, +35,75 % contre +2,07 %. Les deux valeurs ne partagent qu'un thème, pas une trajectoire — et leurs corrélations respectives au CAC 40 le disent aussi, 80,71 % pour Schneider Electric contre 41,12 % pour Legrand.
Ce qui invaliderait cette lecture
Rien de ce qui précède ne dit que Legrand est une mauvaise entreprise : sa marge opérationnelle ajustée de 20,8 % reste parmi les meilleures de son secteur, sa croissance organique de 9,8 % accélère au deuxième trimestre à 10,4 %, et son bilan porte une facture d'acquisitions, pas un trou d'exploitation. La lecture dit une chose plus étroite : au premier semestre 2026, le supplément de prix payé pour Schneider Electric correspond à un écart mesurable de qualité de croissance. Voici ce qui le démentirait.
Legrand a publié la plus forte croissance des deux, Schneider Electric la plus forte croissance organique. Sept acquisitions, adossées à une dette nette en hausse de 74,7 % sur un an, séparent ces deux phrases. La prime de l'ordre de 25 % que le marché accorde à Schneider Electric ne peut pas se lire comme le prix d'une meilleure exposition aux centres de données : cette part-là, Schneider Electric ne la publie pas. Ce que le semestre montre, en revanche, c'est une croissance qui n'a pas eu besoin d'être achetée.
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